Quand l’intelligence artificielle prépare, qui doit vérifier, assumer et signer ?
L’intelligence artificielle entre rapidement dans les cabinets comptables. Elle lit des factures, rapproche des données, prépare des courriers, synthétise des pièces, repère des anomalies et peut déjà produire un premier projet d’analyse fiscale ou comptable. La question n’est donc plus de savoir si la profession utilisera l’IA, mais comment elle organisera la confiance autour de ses résultats.
Débat binaire
Le débat est souvent présenté de manière trop binaire : l’IA remplacera-t-elle l’expert-comptable ? Cette formulation manque l’essentiel. Dans les professions réglementées, la valeur ne réside pas uniquement dans la production d’un document ou d’un calcul. Elle réside dans la capacité d’un professionnel identifié à vérifier le raisonnement, apprécier le contexte, corriger l’erreur, assumer la responsabilité de l’avis et expliquer celui-ci au client.
C’est précisément là que l’IA peut transformer le métier sans l’effacer. Plus les systèmes deviendront capables de préparer rapidement une réponse, plus la fonction de validation humaine prendra de la valeur. L’expert-comptable pourrait ainsi devenir le tiers de confiance d’une économie où une part croissante du travail préparatoire est effectuée par des agents logiciels.
La question de la responsabilité
Un modèle simple commence à se dessiner : l’IA prépare ; le professionnel contrôle ; le client décide. L’outil collecte les éléments utiles, identifie les sources, rédige un projet et conserve la trace du raisonnement. L’expert-comptable relit, demande des compléments, corrige si nécessaire puis valide — ou refuse de valider. Aucune sortie à effet externe ne devrait devenir “officielle” sans ce geste professionnel lorsque la matière l’exige.
Ce modèle change profondément la question de la responsabilité. Une IA qui produit un brouillon ne peut pas être traitée comme un confrère autonome. Il faut distinguer les rôles. Le fournisseur technologique doit répondre du fonctionnement de la plateforme, de la sécurité, de la traçabilité, de la qualité des mécanismes de contrôle et de ses engagements contractuels. Le professionnel, lui, demeure responsable de l’avis qu’il choisit effectivement de délivrer après examen. Entre les deux, le workflow doit rendre visible qui a fait quoi, avec quelles sources, à quel moment et sur quelle version du document.
Cette traçabilité n’est pas un détail technique. Elle deviendra probablement l’un des éléments centraux de la confiance. Demain, un cabinet devra pouvoir répondre à des questions très concrètes :
- Quelles données l’IA a-t-elle utilisées ?
- Quelle règle ou quelle source a fondé le calcul ?
- Le professionnel a-t-il modifié la proposition initiale ?
- Qui a approuvé le résultat ? Quand ?
Une bonne architecture d’IA pour les métiers du chiffre devrait être capable de répondre à ces questions sans reconstruire l’historique après coup.
Une nouvelle opportunité économique
Le modèle ouvre aussi une opportunité économique. Beaucoup de PME n’ont besoin d’un expert-comptable que pour une partie précise d’un dossier, mais hésitent à solliciter un professionnel pour chaque question courante. Une IA bien encadrée peut préparer le travail et diminuer le temps nécessaire à la revue. Le professionnel concentre alors son intervention sur ce qui exige réellement son jugement. Le coût de la validation peut baisser sans que la qualité ni la responsabilité ne disparaissent.
Cette évolution suppose toutefois trois garde-fous.
- D’abord, l’IA doit savoir s’arrêter : lorsqu’une source manque ou qu’un dossier est contradictoire, elle doit signaler l’incertitude plutôt que compléter par une approximation.
- Ensuite, les données du client doivent rester sous contrôle, avec une architecture compatible avec les exigences européennes de confidentialité et de souveraineté.
- Enfin, le professionnel doit toujours disposer du dernier mot : une validation ne peut pas être un clic automatique placé à la fin d’un processus opaque.
La profession comptable dispose ici d’un avantage considérable. Elle possède déjà ce que les plateformes d’IA cherchent à construire : une culture de la preuve, de la documentation, du contrôle, de la responsabilité et de la confiance. Plutôt que d’opposer technologie et profession, il serait plus fécond d’organiser leur articulation.
C’est l’objet du modèle que nous expérimentons chez CHUT.APP : les productions ayant une portée professionnelle peuvent être soumises à des experts indépendants qui les relisent, les corrigent et les valident sous leur propre responsabilité. L’enjeu n’est pas de créer un label marketing supplémentaire, mais de tester concrètement la façon dont une IA et un professionnel peuvent travailler ensemble sans brouiller les responsabilités.
L’expert-comptable de demain ne sera peut-être pas celui qui produit le plus vite. Ce sera celui dont la validation a le plus de valeur. Dans un monde saturé de contenus synthétiques, la signature humaine, éclairée par la technologie mais jamais dissoute en elle, pourrait devenir l’un des actifs les plus précieux de la profession.
À propos de l’auteur
Thibault Verbiest est avocat au Barreau de Paris et General Counsel and Head of Partnerships de CHUT.APP, plateforme belge d’intelligence artificielle souveraine.
