Le secteur de la comptabilité se trouve à un tournant en 2026. La facturation électronique obligatoire, l’intelligence artificielle et les nouveaux modèles de revenus obligent les experts-comptables à faire des choix fondamentaux. Concrètement, qu’est-ce que cela signifie pour leur pratique quotidienne ? Nous avons posé la question à Philippe Kimpe, fondateur de Lucy, à l’occasion de la publication de leur récent rapport sur les tendances.
Philippe, quelle a été la raison pour laquelle vous avez publié un rapport détaillé sur les tendances du secteur comptable belge ?
« La vitesse à laquelle les changements s’accumulent aujourd’hui est inédite. De nombreux experts-comptables sentent que quelque chose de fondamental est en train de changer, mais manquent parfois de vue d’ensemble. Avec ce rapport, nous ne voulons pas esquisser une fantaisie futuriste, mais nommer clairement ce qui joue vraiment en 2026. Pas la technologie pour la technologie, mais bien la réponse à la question : où se situera bientôt la valeur de l’expert-comptable ? »
L’un des thèmes les plus frappants est la facturation électronique obligatoire via Peppol. Ce chapitre n’est-il pas tout doucement clos, maintenant que cette obligation est en vigueur en Belgique depuis le 1er janvier 2026 ?
« Pas du tout. La discussion sur la conformité est terminée, mais le véritable défi ne fait que commencer. Ceux qui pensent que Peppol n’est qu’un remplaçant numérique des factures PDF passent à côté de l’essentiel. En 2026, il ne s’agit plus de savoir « êtes-vous connecté ? », mais « que faites-vous de ces données structurées ? ». Nous constatons que de nombreux bureaux risquent de créer une « boîte à chaussures numérique ». Les gagnants seront les fiduciaires qui traduiront immédiatement ce flux de données en un traitement plus rapide, un meilleur contrôle et des conseils plus pertinents. »
Vous parlez même de la « théorie du bâton de hockey inversé » dans l’adoption. Qu’entendez-vous par là ?
« Comme dans d’autres pays, on voit que beaucoup d’entrepreneurs ne se mettent en mouvement que juste avant la date limite. Cela provoquera en 2026 un pic temporaire de charge de travail pour les comptables. Mais c’est justement là que réside l’opportunité : celui qui se positionne comme partenaire de transition renforce sa relation avec les clients et son identité numérique en tant que bureau. Peppol n’est pas un projet informatique, mais un point de bascule stratégique. »
Avec la facturation électronique, l’OCR classique passe en partie au second plan. Qu’est-ce que cela signifie pour le travail quotidien du comptable ?
« Le focus se déplace complètement. La lecture des documents n’est plus le problème ; le traitement des données en temps réel l’est. Les factures n’arrivent plus mensuellement, mais en continu. Cela demande de la confiance dans le logiciel et dans les contrôles automatiques. Le rôle du comptable évolue ainsi de l’exécutant au gardien du processus. Votre contrôle ne porte plus sur chaque écriture, mais sur les paramètres que vous définissez. »
Cela demande de lâcher prise, et ce n’est pas évident pour tout le monde.
« C’est vrai. Lâcher le contrôle est stressant, mais nécessaire. Aujourd’hui, les logiciels peuvent surveiller 24/7 et détecter les anomalies. La valeur ajoutée du comptable réside dans l’interprétation de ces signaux. La confiance aveugle n’est pas une option, mais le micromanagement non plus. »
Dans votre rapport sur les tendances, vous affirmez que les comptables auront également un nouveau rôle de « gardien numérique » (digital gatekeeper). Pourquoi est-ce si important ?
« Parce que les e-factures via Peppol sont bien plus que des factures. Elles contiennent des données d’entreprise riches : marges, informations fournisseurs, voire des données de durabilité. Ces données circulent via un réseau et via différentes intégrations logicielles. Les comptables deviennent ainsi la personne de confiance qui veille sur la sécurité des données, la confidentialité et l’identité. La question n’est pas de savoir si Peppol est sûr, mais si toute la chaîne autour l’est aussi. »
Outre Peppol, l’IA est le deuxième grand accélérateur. Qu’est-ce qui change concrètement en 2026 ?
« L’IA n’est plus une expérience amusante, mais devient une composante essentielle des logiciels de comptabilité. La percée ne réside pas dans des outils génériques, mais dans l’IA comme partenaire de processus. Pensez à l’analyse des risques en temps réel et au forecasting disponibles automatiquement. Non pas pour remplacer la conversation, mais pour l’approfondir. L’IA prépare, le comptable décide et accompagne. »

Cela mène à ce glissement souvent cité vers le conseil stratégique. N’est-ce pas une vieille histoire ?
« La différence est que les conditions préalables sont enfin réunies. Grâce à l’automatisation, du temps se libère effectivement. Mais ce temps, vous devez l’investir consciemment. 2026 oblige les bureaux à faire des choix : continuez-vous à vous concentrer sur l’efficacité, ou revendiquez-vous votre rôle de conseiller ? Cela demande de nouvelles compétences, surtout en matière de communication, d’analyse et de pensée stratégique. »
Vous prédisez même que des « non-comptables » feront leur entrée dans le secteur.
« Absolument. Le contenu du travail change tellement que les connaissances purement comptables ne suffisent plus. Les compétences numériques, les capacités de conseil et la flexibilité deviennent déterminantes. Cela rend justement la profession plus attrayante pour les jeunes talents, et nous le voyons aussi dans l’augmentation des inscriptions dans les formations comptables. »
Un autre point de discussion est le modèle de revenus, ce que vous appelez « le paradoxe de la tarification ». La facturation horaire est-elle encore tenable en 2026 ?
« Je ne le pense pas. Si 80 à 90 % du traitement se déroule automatiquement, il est difficile de continuer à facturer des heures pour quelque chose qui ne prend presque pas de temps. La valeur réside dans la vision, l’analyse et le conseil. C’est pourquoi les forfaits fixes et la tarification basée sur la valeur (value-based pricing) gagnent du terrain. Cela assure non seulement de la transparence pour les clients, mais aussi un flux de trésorerie plus stable pour les bureaux. »
Enfin : vous affirmez que 2026 marque le début de la fin pour le serveur local. Le cloud est-il vraiment inévitable ?
« Avec le besoin de données en temps réel, d’une grande puissance de calcul et d’intégrations sécurisées, la comptabilité on-premise devient un frein. Le cloud n’est plus une hype technologique, mais la base de la collaboration, de l’attraction de talents et de l’évolutivité (scalabilité). La question n’est pas de savoir si vous passez au cloud, mais si votre fournisseur de logiciels est un véritable partenaire dans cette histoire. »
Quel est, selon vous, le message clé de votre rapport ?
« Que la technologie ne remplace pas le comptable, mais le repositionne. Plus nous automatisons, plus le facteur humain devient important. L’année à venir tourne autour de la confiance, de l’interprétation et de la proximité avec le client. Celui qui comprend cela est plus fort que jamais. »

